| Résumé : |
Objectifs
Penser les remaniements psychiques qui accompagnent la pathologie somatique en termes de position hypocondriaque permet d’éclairer l’expérience subjective de la maladie et de reconsidérer la relation de soin en médecine somatique dans une perspective transférentielle. Cet article se propose ainsi de contribuer au dialogue entre psychanalyse et médecine, en portant en particulier un regard psychanalytique sur les maladies auto-immunes dont la prévalence croissante constitue un trait caractéristique des sociétés contemporaines.
Méthode
À partir d’une lecture des observations de Freud et de Ferenczi sur l’hypocondrie, l’hypothèse d’un spectre large des hypocondries permet de définir la position hypocondriaque du malade somatique chronique en la différenciant de l’hypocondrie authentiquement psychopathologique par la présence avérée d’une atteinte organique sous-jacente. Les témoignages de malades souffrant de pathologies auto-immunes donnent accès à la dynamique de cette position hypocondriaque, et autorisent à en conceptualiser certains enjeux.
Résultats
La position hypocondriaque du malade somatique chronique est consécutive à une atteinte organique avérée, ce qui la distingue de l’hypocondrie psychopathologique. Que la pathologie sous-jacente soit spécifique d’organe ou systémique, une symptomatologie dominée par les algies et l’asthénie engage un estompement des contours du corps souffrant dans l’image qu’en possède le sujet malade : à la différence de l’hypocondrie psychopathologique, ce n’est alors plus un lieu circonscrit du somatique qui est le support de fixation de la libido, mais le corps somatique en sa totalité et en tant qu’il s’éprouve comme corporéité en souffrance. La chronicité de la pathologie entérine la position hypocondriaque, à la mesure de la répétition des expériences médicales (auscultations, examens, consultations, hospitalisations), et dans la mesure où les conseils d’auto-surveillance des symptômes reçus des médecins tout comme l’inquiétude des proches engagent le malade dans un rapport d’auto-auscultation chronicisée à son corps.
Discussion
Le rôle de l’autre, qu’il s’agisse des interlocuteurs médecins ou de l’entourage familier du malade, apparaît décisif dans la constitution et la persistance de la position hypocondriaque. L’errance diagnostique favorise l’identification hypocondriaque du malade. Les échecs qu’il rencontre pour faire passer dans le langage le réel de sa souffrance somatique l’amènent à adopter la langue médicale, jusqu’à s’y aliéner en ne trouvant plus à se dire que dans un registre opératoire. La position hypocondriaque est susceptible de se présenter comme une position défensive de repli et un refuge contre les pertes objectales et le deuil de soi que la pathologie somatique chronique impose au malade.
Conclusion
La relation de soin en médecine somatique reste encore rarement discutée en termes de transfert. L’hypothèse de la position hypocondriaque du malade somatique chronique permet d’aborder l’investissement reporté par le patient sur son médecin référent, ou sur un ensemble de soignants formant pour lui le « corps médical », comme un transfert hypocondriaque extrapsychanalytique. Le traumatisme, d’une part, que constituent la souffrance somatique et le diagnostic d’une pathologie chronique au pronostic incertain, ainsi que, d’autre part, la dépendance aux soins de l’autre secourable qu’induit la condition de malade, favorisent des mouvements transférentiels massifs en registre archaïque. La chronicité de la pathologie incite à écouter la plainte somatique adressée au médecin ou au soignant comme une requête répétée de réassurance du sujet dont la maladie met à mal l’inscription temporelle et le sentiment de continuité de l’existence. L’accueil de cette plainte exigerait du médecin ou du soignant une présence qui soit à la fois incarnée dans la métonymie d’un geste et accordée à la temporalité du sujet souffrant. |
URP 3522 Centre de Recherches Psychanalyse Médecine et Société (CRPMS), Université Paris Diderot (Paris-Cité)–UFR d’Études Psychanalytiques, bâtiment Olympe-de-Gouges, 8, rue Albert-Einstein, 75013 Paris, France