| Résumé : |
Objectifs
À partir des expériences urbaines réalisées avec l’ayahuasca, une boisson psychoactive amazonienne induisant un état modifié de conscience, nous étudions la relation que ces expériences entretiennent avec la spiritualité, la vie psychique, ses registres plus archaïques et ses modes de subjectivation. On entend par se « subjectiver à partir de l’ayahuasca », des tentatives de fabriquer de nouveaux modes d’existence à travers des lignes nouvelles ou des tentatives de se fabriquer de nouveaux « territoires existentiels ». Soit d’assumer une position subjective et pouvoir en dire quelque chose à partir d’une rencontre avec l’altérité radicale d’une plante psychoactive qui les conduit à rencontrer peut-être de l’altérité en soi. Ces pratiques sont caractéristiques du contemporain car elles se meuvent au cœur de l’enchevêtrement de l’actuel et de l’archaïque. Elles s’inscrivent dans des logiques spirituelles qui redéfinissent les manières d’être au monde, interrogeant aussi notre écoute en tant que cliniciens. Comment écouter les sujets et ces expériences avec un psychoactif lorsqu’elles arrivent à nos cabinets ou lieux de consultation ?
Méthode
Notre attention se porte sur les territoires subjectifs-psychiques et les paysages du sensible de ceux qui font l’expérience de l’ayahuasca. À partir d’entretiens semi-dirigés avec des personnes qui font un usage du breuvage, l’étude adopte une approche phénoménologique et compte dans sa boîte à outils des concepts de la psychanalyse et de la philosophie (Gilles Deleuze et Félix Guattari). Par l’analyse des récits d’expérience, nous explorons ce qu’ils nous signifient des agencements de subjectivités pour penser le lien entre vie psychique et nouvelles spiritualités. L’articulation entre la densité des vécus et l’écriture phénoménologique permet ainsi d’éclairer les processus de subjectivation à l’œuvre. En décrivant les nuances de l’expérience, nous voulons saisir les transformations subjectives qu’elle produit. C’est-à-dire rencontrer et interroger leurs trajectoires, leurs gestes, leurs rythmes temporels, leurs affects, leurs langages et leurs façons d’habiter le monde. Qu’est-ce qui fait monde pour les personnes qui boivent de l’ayahuasca ?
Résultats
Cette étude, fondée sur les récits de dix-sept participants utilisant l’ayahuasca dans des contextes urbains au Brésil, en France et aux Pays-Bas, révèle une diversité d’expériences subjectives marquées par des transformations profondes opérées par la rencontre et le cheminement avec ces expériences. L’ouverture à l’auto-connaissance, souvent associée à une spiritualisation de la réalité, reste le projet central qui traverse la subjectivité des ayahuasqueiros rencontrés, indépendamment de leurs origines culturelles. Les récits, considérés comme des constructions de sens et des expressions de subjectivité, riches en éléments fantasmatiques, symboliques et affectifs, mêlent rêves, métaphores, fictions, images, vacillements et contradictions, illustrant une interaction complexe entre les dimensions intrapsychiques, interpersonnelles et collectives. L’ayahuasca y apparaît comme plus qu’une expérience rituelle : elle s’intègre au quotidien comme un enseignement vivant, une tentative de construction de nouveaux territoires existentiels.
Discussion
Chez les ayahuasqueiros, le corps est réceptif à des intensités originaires de sources variables (les plantes, les cosmos, les esprits invisibles, la nature, la mémoire, etc.). Ces intensités semblent ouvrir pour le sujet des flux associatifs, des images (visions-mouvoir) et un chemin d’un certain accès à une forme de vérité à condition de pouvoir faire un travail de transformation de ce champ intensif. Ils nous font part d’une expérience qui touche à des zones archaïques de la vie psychique, où il est question d’un travail intérieur de remémoration, de reconnexion à eux-mêmes. Cette dynamique du « rappel de soi », proche de la réminiscence platonicienne, constitue un axe fort de leur démarche, structurée par une dialectique mémoire-oubli-remémoration qui cherche à affirmer de nouvelles façons d’être au monde.
Conclusion
Les ayahuasqueiros urbains dessinent la cartographie d’une entreprise ascétique contemporaine, mêlant un large éventail de techniques, de cultures et d’influences, visant de nouvelles compréhensions de soi, de l’autre et du monde. L’expérience de l’ayahuasca résulte d’un agencement complexe mêlant la plante, la constitution psychique du sujet, le cadre rituel, le lien au guide qui les accompagne, les dimensions culturelles et intrapsychiques. Leurs récits témoignent d’une démarche de subjectivation, soit d’un début de travail psychique agissant comme une fiction structurante, permettant de donner forme à l’innommable de l’ayahuasca. En transformant les contenus psychiques jusqu’alors inaccessibles, non symbolisés en expériences narratives ou sensorielles, le sujet a la possibilité de les apprivoiser, de s’entendre dire quelque chose à un autre et de les intégrer à son histoire personnelle. |