| Résumé : |
Contexte : Puisque nous en parlons, le 'débriefing francophone' existe. Mais quelle est, ou quelles sont, sa (ou ses) définition(s) précise(s) et consensuelle(s) ? Comment ce débriefing est-il né et, surtout, comment se serait-il modifié jusqu’à nos jours ? Comment les notions conceptuelles qu’il recouvre se sont-elles développées ? Quels sont ses procédés pratiques et les mécanismes thérapeutiques y étant mobilisés afin de spécifiquement prendre en charge le trauma et ses conséquences cliniques ? Et, enfin, existe-t-il des travaux scientifiques évaluant l’efficacité de ce cadre de soins ? Les sciences du langage, pour autant qu’elles soient inconnues à la majorité des psychologues comme des psychiatres, offrent pourtant un espace de réflexion inédit. Nous présentons dans cet article une analyse linguistique du corpus d’articles scientifiques qui ont fait naître, puis évoluer sur trois décennies, ce que nous appelons toujours aujourd’hui le 'débriefing francophone'. Matériels et méthodes : Nous avons identifié les articles de langue française publiés dans les revues de médecine et de psychologie entre 1990 et 2019 à partir de l’inscription du mot-clef 'débriefing' dans cinq moteurs de recherche (PubMed, Google Scholar, Science Direct, PsycInfo, Ascodocpsy), ainsi que dans les thésaurus de la bibliothèque interuniversitaire de médecine et de la bibliothèque centrale du service de santé des armées. La bibliographie a été complétée par les archives personnelles de deux médecins généraux anciens chefs de service de psychiatrie militaire, puis incrémentée à partir des références citées dans les travaux primo-sélectionnés. Après lecture intégrale, seules sont finalement retenues les publications évoquant le 'débriefing francophone' sur plus de 100 mots. Les données extraites associent le nombre d’articles par année de publication, les revues, les auteurs (équipe de recherche, lieu d’exercice). Les titres, résumés et corps des textes ont été convertis en format HTML pour examen par trois logiciels d’analyse du discours.Résultats : Sur trois décennies, 122 articles s’intéressent au débriefing francophone, soit en moyenne un peu plus de quatre par an. Les articles destinés à la conceptualisation représentent ainsi près d’un tiers du total, à équivalence de ceux traitant de la pratique en situation réelle ; les espaces généralistes et organisationnels apparaissent surreprésentés comparativement aux études scientifiques. Insistons sur la présence de trois articles dédiés à l’éthique (en 2004 et 2009). Un seul travail s’intéresse à la transmission pédagogique par une méthode originale de simulation en santé (2016). Nous avons résumé l’organisation consensuelle du débriefing francophone ainsi que son déroulé pratique. Le nombre d’articles abordant précisément les mécanismes thérapeutiques correspond à moins de 10 % des références sélectionnées et peut se résumer à moins de vingt propositions que nous citons. Discussion : La question de la transmission, verbale ou écrite, prend un sens singulier dans le domaine du traitement des traumatismes psychiques, troubles par essence marqués d’indicibilité. Comment le praticien pourrait-il témoigner d’un savoir de l’irreprésentable ? Les publications dans les revues spécialisées nous renseignent sur l’évolution de l’état de l’art ou du moins sur ce que les auteurs en disent, et de la transmission des savoirs avec pour but, in fine , d’être utiles à la pratique de terrain. Mais nous avons mis en évidence que le langage théorique sur le trauma risque, en lui-même, dans sa structure lexico-sémantique, syntaxique et pragmatique, de porter les symptômes traumatiques qu’il souhaite pourtant traiter ! Peut-être faut-il ici voir la cause de l’absence d’études de degré de scientificité suffisant permettant d’évaluer précisément la pratique du débriefing francophone et en particulier de mettre en évidence ses mécanismes thérapeutiques ? Conclusion : L’écrit reste un vecteur majeur de la transmission des savoirs, mais cet écrit, comme son étude, évoluent nécessairement en fonction d’un contexte sociétal, d’une part, et doit se confronter aux autres sources du savoir, notamment orales, d’autre part. La méthodologie d’analyse de corpus de la littérature que nous avons menée se verra bientôt supplantée par les possibilités d’analyse automatique du langage développées par les intelligences artificielles. Au-delà de l’analyse de corpus théoriques, la psycholinguistique contemporaine nous offre aussi la possibilité d’identification, dans les discours des patients, de linguomarqueurs diagnostiques plus sensibles et spécifiques que les échelles métriques ou entretiens structurés basés sur les classifications internationales. De nouvelles entités psycholinguistiques sont amenées à voir le jour, telles le Syndrome Psycholinguistique Traumatique , qui rend compte du trauma par l’étude des dimensions lexico-sémantiques, syntaxiques et pragmatiques du langage des patients blessés psychiques. Afin d’aider au diagnostic et suivre l’évolution des symptômes, il existe déjà des logiciels qui permettent d’analyser le discours du patient en temps réel pendant les consultations ! Tout en nous confrontant à de vertigineuses questions anthropologiques, ceci nous conduira à mieux identifier les souffrances psychiques ainsi qu’à mieux comprendre les mécanismes psychothérapeutiques efficaces. [résumé d'auteur] |